Du diesel à la place du sang

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J’ai lu La mort n’est que le début… de l’enquête du médecin légiste, de la Prof. Silke Grabherr (Éditions Favre, 2020, réédité en poche en 2024). Cette lecture m’a replongé dans les cours de médecine légale du Prof. Thomas Krompecher, que j’avais suivis à l’Institut universitaire de médecine légale durant mes études de droit. Je me souviens d’ailleurs avoir assisté à une intervention de Silke Grabherr, vraisemblablement invitée à Lausanne.

Un passage du livre m’a particulièrement intéressé, celui consacré à l’angiographie post mortem. Le problème auquel s’était attaquée Silke Grabherr était connu des médecins légistes. Chez une personne vivante, on peut visualiser les artères et les veines en injectant un produit de contraste, que la circulation sanguine transporte dans les vaisseaux. Après la mort, le sang ne circule plus et les parois vasculaires se détériorent. Le produit injecté risque alors de se répandre dans les tissus, ce qui rend les images difficilement exploitables.

Au début des années 2000, l’Institut de médecine légale de Berne, dirigé par le Prof. Richard Dirnhofer, était à la pointe des recherches sur l’autopsie virtuelle. Le scanner permettait déjà d’examiner un corps sans l’ouvrir, mais l’observation détaillée de son réseau vasculaire restait problématique.

Silke Grabherr arriva à Berne en août 2003, pour un stage. Elle entreprit de résoudre cette difficulté dans le cadre de sa thèse de doctorat. Le Prof. Richard Dirnhofer n’était guère convaincu, mais lui accorda trois mois pour démontrer que son idée pouvait fonctionner. Il ne mit toutefois à sa disposition ni cadavres humains ni machine de circulation extracorporelle, comme celles utilisées lors des opérations de chirurgie cardiaque.

Elle se débrouilla autrement. Après avoir sympathisé avec le concierge de l’Institut, elle récupéra une vieille pompe à rouleaux qui traînait dans les sous-sols du bâtiment. Elle acheta des tuyaux et des canules dans un magasin de bricolage, puis tenta de trouver un liquide capable de circuler dans les vaisseaux sans traverser leurs parois.

Ses recherches dans d’anciens ouvrages médicaux l’orientèrent vers les huiles. Elle commença par celles que l’on trouve dans le commerce, avant de découvrir que le diesel possédait une viscosité mieux adaptée à ses expériences.

Encore fallait-il disposer de corps sur lesquels effectuer les essais. Elle débuta avec des rats achetés au zoo. Elle poursuivit avec des artères carotides de cochons, qu’elle prélevait elle-même sur des carcasses suspendues aux rails d’un abattoir. Les expériences se poursuivirent ensuite sur des animaux morts, mis à sa disposition par l’Université de Berne.

Lorsque l’une de ses premières expériences réussit, Silke Grabherr fut tellement enthousiaste qu’elle téléphona immédiatement à son directeur de thèse pour lui annoncer la nouvelle, à une heure du matin. Le Prof. Richard Dirnhofer n’apprécia pas particulièrement d’être réveillé.

En 2006, elle publia avec plusieurs confrères une étude consacrée aux cadavres de deux chiens et d’un chat. Une pompe péristaltique y faisait circuler du diesel teinté en rouge, avant l’injection de Lipiodol Ultra Fluide, un produit de contraste huileux. Les images obtenues permettaient de distinguer les artères et les veines jusqu’à de petits vaisseaux.

La circulation sanguine n’a évidemment pas repris. Mais le liquide injecté a permis de reproduire artificiellement son passage dans le réseau vasculaire et d’obtenir des images jusqu’alors difficiles à réaliser après la mort.

Pour les premiers essais sur des corps humains, le diesel fut remplacé par de l’huile de paraffine, et la vieille pompe par une machine de circulation extracorporelle modifiée.

Une étude publiée en 2008 présenta les résultats obtenus sur les membres de quatre cadavres humains. La méthode permettait notamment de mettre en évidence des obstructions vasculaires et des traces d’injection intraveineuse. Elle continua d’être perfectionnée. Un protocole standardisé d’angiographie post mortem en plusieurs phases fut publié en 2011.

Il aura donc fallu près de huit ans pour passer des premières expériences artisanales à une technique suffisamment développée pour être utilisée par d’autres instituts de médecine légale. Elle est aujourd’hui pratiquée dans de nombreux pays.

Silke Grabherr, qui a poursuivi ses recherches à Lausanne, dirige aujourd’hui le Centre universitaire romand de médecine légale.

Dans ma pratique d’avocat, il m’arrive de lire des rapports d’autopsie. Les moyens d’investigation dont disposent aujourd’hui les médecins légistes ont considérablement évolué depuis les cours du Prof. Thomas Krompecher.


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